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Compte rendu - Des abeilles et des éléphants




Bourse AVI International - Edition 2014

Un projet mené par Alexia Rondeau




Les éléphants d’Afrique ont longtemps été la cible d’un braconnage intense, qui a amoindri de façon drastique les populations. Cela est du au commerce de l’ivoire, de la viande de brousse, mais c’est aussi une conséquence d’un conflit, observé sur tout le continent : le conflit Homme/Eléphant. L’expansion de l’agriculture, l’accroissement de la population et la déforestation conduisent à une perte global de l’habitat non négligeable. Cela engendre une compétition alimentaire entre Hommes et éléphants. Depuis, de nombreuses campagnes de protection ont été menées, et aujourd’hui, ils sont classés en tant qu’espèce vulnérable.

Les pachydermes attaquent les cultures vivrières, en faisant de graves dégâts, et en ébranlant la sécurité alimentaire déjà peu stable. La haine grandissante des hommes envers ces animaux conduit parfois à des drames : les fermiers peuvent être amener à tuer les éléphants, et les éléphants se sentant agressés, engendrent parfois de graves dommages corporels, voire des décès chez les personnes essayant de les chasser. Cette situation n’est pas viable pour l’espèce, qui voit sa conservation menacée.

De nos jours, l'Afrique compte seulement la moitié des éléphants qu'elle abritait il y a 40 ans. La Zambie hébergerait environ 16 562 éléphants.

On les retrouve dans les parcs, mais peu d’entre eux sont clôturés. Parcourant de grandes distances pour se nourrir de façon diversifiées, les éléphants sont amenés à s’introduire dans les villages, et s’en prennent aux cultures des agriculteurs.

Les hommes, agissant souvent par légitime défense, n’obtiennent aucune aide des gouvernements, et se sentent en danger face au plus grand mammifère terrestre. Face à l’incompréhension de certains quant à la protection des éléphants en Afrique, il a fallu, et il faut toujours, trouver des solutions durables, qui permettent aux éléphants et aux hommes de partager les mêmes terres, en harmonie.

Parmi ces solutions, compte le projet que nous avons mené à terme au sein de Kasanka National Park, en Zambie, grâce à AVI International. Ce projet est basé sur les découvertes du Dr Lucy King : les abeilles sont un répulsif à éléphants.

Le principe consiste à installer des barrières de ruches permettant de conserver les populations d’éléphants, tout en apportant une nouvelle source d’énergie, mais aussi une nouvelle source de revenus aux agriculteurs.

C’est ainsi qu’avec l’aide des locaux, des employés du parc et de AVI International, nous avons installé la première barrière de ruches de Zambie, pour tenter de réduire le conflit Hommes/Eléphant.

Le projet :

Présentation :


En effectuant des recherches sur les techniques utilisées en Afrique et en Asie, nous avons pris connaissance des travaux du Dr Lucy King, qui dirige le projet “Elephants and Bees”. Nous avons souhaité reproduire ses travaux de construction de ruches à l’échelle des villages victimes de Kafinda. En effet, c’est grâce aux travaux de recherche du Docteur Lucy King que les premières barrières de ruches ont été utilisées en Afrique. Son équipe cherchait un moyen efficace et accessible au plus grand nombre de protéger les cultures africaines. Après avoir observé que les éléphants évitaient les acacias, arbre connu pour héberger de nombreux essaims d’abeilles, ils ont concentré leurs recherches sur ce sujet, et ont donc travailler sur les abeilles Africaine Apis meliffera scutellataas, pour les utiliser comme répulsif contre les éléphants. (King et al., 2007)

Ils ont finalement démontré que les éléphants faisaient en sorte de s’éloigner du bruit des abeilles, mais ont aussi prouvé qu’ils émettaient un infrason unique, leur permettant d’alerter leurs congénères présents dans la zone, pour les prévenir du danger. C’est ainsi que le Docteur Lucy King a eu l’idée de fabriquer une barrière de ruches dont le principe est expliqué ci-dessous.

Principe de la barrière de ruche :

Des barrières de ruches sont installées autour des fermes. Les ruches sont colonisées naturellement par les abeilles sauvages : elles offrent un habitat parfait aux essaims.

Elles sont reliées les unes aux autres par un fil. Lorsqu’un éléphant tente de pénétrer dans la ferme, ce n’est pas une ruche mais plusieurs qui vacillent et laissent s’échapper les abeilles dérangées ; leur bruit fait fuir de façon immédiate et équivoque l’individu.

Des tels projets sont déjà en place au Kenya, au Botswana, en Tanzanie, au Mozambique et en Ouganda, et ont montré leur efficacité.

Le plus de cette méthode est qu’elle s’inscrit dans une démarche de développement durable :

Elle allie protection des cultures, récolte de miel qui devient une source de sucre moins cher pour les habitants que le sucre du commerce, et surtout une nouvelle source de revenu, car le miel peut être vendu.

C’est cette méthode que nous avons voulu appliquer au cas de Kasanka National Park.

Réalisation :

Pour mettre en place un projet d’une telle ampleur, il a d’abord fallu travailler en amont :

- Activité n°1: Recensement des éléphants

La population d’éléphants résidant au sein du parc national Kasanka n’a été encore que peu étudiée. L’effectif de cette population est inconnu. Or, si nous voulons gérer le conflit, il faut d’abord la caractériser. Nous avons donc tenté de recenser cette population par photo-identification. Nous avons trouvé différents groupes de femelles, et deux groupes de mâles, ce qui, au total, nous amène à une petite quarantaine d’éléphants vivant dans le parc.

- Activité n°2 : Enquête auprès des paysans de subsistance de la réserve de faune Kafinda

Nous cherchions avant tout à savoir :

- À quelle période les éléphants viennent-ils détruire les cultures ?

- Quels villages sont le plus fréquemment touchés ? Pourquoi ?

- Quelles cultures les éléphants mangent-ils préférentiellement ?

- Quelles méthodes les agriculteurs emploient-ils pour protéger leurs champs ? Pensent-ils que cela soit efficace ?

Une partie du questionnaire a été consacrée à l’apiculture. Nous voulions savoir si les agriculteurs connaissaient cette pratique, et ce qu’ils en pensaient, pour adapter au mieux notre sensibilisation et savoir s’il y avait déjà des acquis au sein de la population. Nous voulions aussi nous assurer de trouver des personnes réceptives et motivées, pour nous aider à construire un projet pérenne.

- Activité n°3 : Sensibilisation des agriculteurs à l’apiculture comme moyen de réduction du conflit

Après avoir identifié les problèmes rencontrés par les agriculteurs, nous avons voulu réaliser notre projet : installer une barrière de ruches prototype chez un agriculteur touché par les attaques d’éléphants, et dans un même temps, organiser des ateliers de sensibilisation et d’apprentissage de l’apiculture à un groupe de fermiers.

Aux vus du budget que nous avions à disposition, nous savions que nous ne pourrions construire qu’une seule barrière prototype d’environ 200 mètres, et que nous devions donc nous concentrer sur un seul village.

1. Mise en place de l’atelier apiculture

La première étape du projet était de sensibiliser les agriculteurs à l’apiculture, à la conservation de l’éléphant et à l’utilisation des abeilles comme moyen de protéger leurs cultures.

Nous avons voulu, pour cela, organiser un atelier animé par une personne compétente, qui parlait la langue du village : le Bemba. Nous avons donc fait appel à Marty, originaire d’un village situé à 10 km de la réserve. Il a été longtemps scolarisé, a suivi des études supérieures en foresterie, sylviculture et apiculture, et a travaillé plusieurs fois avec le parc dans des projets pour les communautés.

Kasanka nous a aussi permis d’avoir avec nous Clifford, jeune local de 24 ans, employé de la réserve. Nous avons donc préparé pendant plusieurs jours l’atelier avec Marty et Clifford.

Cet atelier a été organisé sur trois jours, dans le village de Mpelembe, à Kachelo Community School, l’école de la communauté. Trente personnes y ont participé. Elles avaient été choisies par le Chilolo (chef du village) à partir de la liste des dépôts de plaintes au sujet des éléphants, rédigées à la suite d’une lettre que nous avions envoyée au village. Nous avions en effet laissé le Chilolo choisir : les Zambiens respectent beaucoup l’autorité, qu’ils considèrent comme voix de la justice.

Les deux premiers jours, Clifford a présenté l’importance de la conservation de l’éléphant dans la zone, en mettant en avant l’atout touristique, et la conservation du patrimoine du pays. Il a continué la matinée en expliquant l’intérêt et le fonctionnement des barrières de ruches, en mettant en avant les atouts suivants :

- protection des cultures et des personnes

- protection des éléphants

- source de sucre par la récolte de miel

- nouvelle source de revenus pour les agriculteurs.

Marty a ensuite pris le relais en suivant un programme que l’on avait établi ensemble.

Les fermiers non intéressés étaient libres de quitter la formation.

Le troisième jour était consacré à l’apprentissage de la fabrication d’une ruche Kenyan top bar, en suivant le manuel rédigé par le Dr Lucy King, pour qu’ils deviennent autonomes s’ils souhaitent reproduire le modèle des ruches.

Au cours de cet atelier, nous avons aussi remis au Chilolo la responsabilité de choisir une personne chez qui installer la barrière de ruches. Cette personne devait :

- être digne de confiance

- avoir participé à la formation

- être touché chaque année par des attaques d’éléphants

- avoir un champ central pour que cela serve de démonstration aux autres villageois.

2. Installation de la barrière de ruche

Nous avons créé, en parallèle de l’atelier, un nombre de ruches suffisant pour monter une barrière de 200 mètres. Nous avons choisi le modèle Kenyan, comme présenté dans le manuel du Dr King. C’est une ruche est simple à fabriquer et à utiliser. La construction des ruches kenyanes a été assurée à la réserve, par deux charpentiers habitant le village de Mulembo, à coté de Kasanka Conservation Center.

Les ruches doivent être suspendues à des poteaux par des fils de fer. Chacune d’elles doit être surmontée d’un toit d’herbe sèche, pour garder les abeilles au frais durant la saison sèche.

Les poteaux doivent être recouverts d’insecticides, mais aussi circonscrits d’un bout de taule, pour éviter aux petits carnivores sauvages de grimper jusqu’aux ruches et de se délecter du miel produit.

Entre chaque poteau supportant une ruche, une distance de 7 mètres est requise.

La ruche, quant à elle, doit être suspendu entre deux poteaux espacés de 3 mètres.

Pour une barrière plus économique, nous avons choisi d’alterner, tous les 10 mètres, une vraie ruche et une fausse ruche, matérialisé par un tronc mort, tout le long de la barrière.

Il a été prouvé par le Docteur Lucy King que l’efficacité de la barrière n’en est pas affectée.

En contrepartie du don qu’on faisait au village, les fermiers ayant participé à l’atelier devaient venir contribuer à l’installation de la barrière.

L’installation s’est déroulée selon les étapes suivantes :

- trouver des poteaux de bois d’environ 3,50 mètres de haut

- mesurer la distance qui les sépare sur le pourtour du champ à clôturer

- enduire les poteaux d’un insecticide pour protéger le bois

- creuser les trous pour installer les poteaux (60cm de profondeur)

- suspendre les ruches aux poteaux et les relier entre elles avec du fil de fer

Il a fallu trois jours à l’équipe pour monter entièrement la barrière de ruches.

3. Le budget

Un tel projet coûte cher : avant de nous lancer dans la construction de la barrière, nous avions fait un budget détaillé de ce qu’allait nous coûter une barrière prototype de 200 mètres, en incluant la main d’œuvre et le matériel pour la construction des ruches, l’atelier, les trajets.

Au total, la formation d’une trentaine de personnes, la construction d’une dizaine de ruches et l’installation de la barrière ont couté 6989 kw, soit 880 euros.

4. La pérennisation

L’installation a été faite en juillet, au cours de la saison sèche.

C’était le moment idéal pour un résultat optimal. En effet, les attaques d’éléphants s’étendent de novembre à mai. Entre juillet novembre, les abeilles sauvages ont le temps de coloniser les ruches. On évite ainsi que la barrière ne soit pas effective au moment des premières attaques d’éléphants, qui pourraient la détruire. Les barrières devront donc toujours être construite au cours de cette saison, sur des champs déjà récoltés.

Afin que la barrière ne profite pas qu’à Ester Kunda, personne choisie par le Chilolo pour recevoir la clôture chez elle, nous avons crée un comité d’apiculture : ce comité inclut les personnes ayant participé à l’atelier et à l’installation. Il permet une gestion de groupe de la barrière avec :

1) une maintenance qui incombe plusieurs personnes, une facilité d’entretien et donc une meilleure chance d’avoir et de garder des abeilles

2) un meilleur suivi donc une meilleure chance d’avoir du miel

3) une récolte de miel partagée pour que chacun en tire un bénéfice

A plus long terme, d’autres barrières pourraient être fabriquées par le comité, avec l’aide de Kasanka et du département de foresterie, dans d’autres communautés. Il serait aussi intéressant que le département des forets puissent prendre le relai de Kasanka, et assurent la formation et le suivi sur le long terme des agriculteurs de la province.

En deux mois, on peut espérer trouver une ruche occupée. Puis, trois à quatre mois après la première colonisation, on peut récolter les premiers kilos de miel. Sachant que la production mellifère dépend de l’environnement mais aussi des abeilles, et en considérant que la Zambie est un pays possédant une grande diversité de végétation dense, la production par ruche kenyane de miel par an pourrait s’élever à plus de 10 kg par ruche. Avec 12 ruches, le comité peut donc imaginer récolter 120 kg par an. Même si la récolte est en premier lieu destinée à la consommation personnelle des membres, il est possible, avec une telle production, d’imaginer revendre ce miel.

Nous remercions AVI Inernational d’avoir supporter ce projet qui nous tenait à coeur. Grâce à eux nous avons pu mené ce projet à bien et nous espérons qu’il perdurera.





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